Charlotte Perriand x Cité Cansado.

L’urbanité à la conquête du désert: CANSADO.

Au milieu du désert, sur une côte balayée par les vents, la ville de Cansado naît du néant par la grâce d’un potentiel industriel prometteur. Le minerai de fer du massif de la Kédia d’Idjil y est l’un des meilleurs du monde.

En 1957, avec l’installation de Miferma ( Société anonyme des mines de fer de Mauritanie), c’est un véritable port qui se crée, c’est un chemin de fer qui relie Port-Etienne à l’hinterland, c’est un aérodrome qui se développe, toute une concentration d’infrastructures exceptionnelles dans cette région. Consciente de la nécessité d’une mise en valeur globale de ce patrimoine, la société confie à l’ATEA-SETAP conduit par Guy Lagneau, Jean Dimtrijevic et Michel Weill, une mission d’étude qui va au-delà de la construction d’un habitat.

La pointe de Cansado revêtait de nombreuses qualités. Au centre, entre les deux complexes industriels du nord et du sud, ce site vierge bénéficiait de belles vues sur l’ensemble de la baie. Il renforçait le caractère pionnier de l’implantation humaine.

La ville réalisée en un minimum de temps, donne une impression de très forte cohésion, d’unité quasi structurelle, aussi bien dans son architecture que dans son urbanisme. Cette homogénéité esthétique n’est pas anodine mais porteuse d’une véritable philosophie. Cansado fait irrésistiblement penser au phalanstère. La ville se construit en opposition au vide antérieur mais aussi en symbiose avec l’environnement. Ainsi, le contact avec le sol se fait en douceur, les longs murs poursuivant insensiblement les étendues de sable, alors que les poutres de béton tranchent sur le bleu profond du ciel. L’uniformité architecturale masque un principe d’organisation fortement ségrégatif hérité de la pratique industrielle elle-même. La ville reste en profondeur organisée comme l’entreprise qui l’a fait vivre.

Le premier groupement « ouvriers » comprend des logements à rez de chaussée ou un étage. (Environ  490 logements). Il prend en compte les habitudes des populations. Plus fermé au milieu l’habitat maure doit être protégé. La circulation automobile se fait principalement en périphérie.

Le groupement « agents de maîtrise » est déjà moins dense; la circulation automobile dessert chaque logement. Environ 170 logements.

Pour le groupement « cadres », c’est le voisinage qui s’impose comme structure et non plus le quartier. La placette est un parking, le jeu des enfants est privé intégré à la villa. Environ  30 villas.

Cette vie réduite à quelques activités de base comme sur une planète étrangère, est fortement déterminée. Le loisir principal semble, au niveau du premier projet, le sport qui met en valeur la virginité du milieu tout en cherchant à le maîtriser. La piscine est l’occasion de travailler le contact avec la côte et la mer auxquelles la ville tourne le dos. Des motifs esthétiques originaux sont ici développés qui font plus référence à l’Occident, évoquent notamment la modernité adoucie d’un David Hockney. Le club est la vitrine de la Miferma; il doit offrir à l’ingénieur ou au technicien la possibilité d’oublier les contraintes du climat par des activités qui lui rappellent la civilisation tout en bénéficiant d’une toile de fond – décorative- exceptionnelle.

En 1957, la nature était entièrement maîtresse de l’espace. La mer, le vent, le sable, le ciel, ces éléments s’imposaient totalement. En face la volonté de faire vivre des hommes dans cette solitude effrayante semblait une gageure. En 1963, 5000 hommes vivent dans une ville neuve.

Miferma fut nationalisée après 1975, les Européens quittèrent peu à peu leur logement suite à un certain déclin de l’activité minière. Le mobilier fut recyclé dans les bureaux de l’administration, les logements des Mauritaniens restant sur site et autres.

Charlotte Perriand et l’équipement des logements à Cansado.

Charlotte Perriand a déjà travaillé avec les architectes Guy Lagneau et Michel Weill sur des chantiers à Paris, à Londres et en Afrique, elle a vraisemblablement été consultée par eux, mais aucune trace ne figure dans ses archives.

Elle crée un ensemble de meubles pour équiper les habitations car le volume du marché lui permettait de les produire en petite série. Ce sera le seul chantier réalisé avec la galerie Steph Simon qui le lui permettra.

Pour Cansado, elle va dériver différent mobilier qu’elle a étudié et dessiné en partie dans les différents projets avec Le Corbusier, Pierre Jeanneret (1929) et Jean Prouvé (1949), avec la Cité universitaire de Paris, les maisons de la Tunisie et du Mexique, la Maison de l’étudiant…

Les tables à piétement métallique avec plateau en multipli sont robustes, minimalistes et simples à fabriquer. Les bahuts et les bibliothèques sont des compositions particulières des bibliothèques à plots, type « Tunisie », et des bibliothèques-rangements à joues, type « Mexique ». Elle harmonise les banquettes à claie avec les piètements des tables. Les parties métalliques des meubles sont fabriquées par Métal Meubles et les éléments en bois par Négroni.

Pour Cansado elle choisit une polychromie neutre, le blanc, le noir, le gris souris, et des matériaux comme l’acajou et le frêne ou des stratifiés clairs, afin qu’ils s’adaptent à la diversité des couleurs des intérieurs qui sont classés par type d’harmonie.

Les intérieurs « Terre » ont des dominantes de blanc, noir, bronze, orange, gris, vert; les  « Mer » sont dans  des tons de blanc, bleu, gris, jaune; les « Soleil » autour du blanc, jaune, ocre, safran, bronze, violet;  et  les « Lune » avec du blanc, turquoise, beige ou gris.

Mobilier produit: Environ 490 tables de diverses dimensions et usages, 62 bahuts « blocs », 62 bibliothèques « Nuages », en comptant un buffet et une banquette par logement « ouvriers  et agents de maîtrise »soit environ 660 pièces, de taille et finition  différentes.

Le mobilier de Cansado:

Les bahuts à joues « Blocs » corps en métal plié et portes en « formica » existent en 3, 4 et 5 portes. Chez les cadres.

Les bibliothèques à plots « Nuages », chêne, frêne et acajou. Chez les cadres.

Les banquettes à lattes, (190cm et 260cm) avec ou sans caisson pour les plus grandes, en acajou, frêne, chêne avec également des variantes en 9, 11, 13 lattes, piétement métal. Dans la plupart des logements.

Des buffets « deux portes » et tiroir (158cm), des buffets deux portes simples en bois avec placage de frêne ou acajou et portes plaquées en « formica » blanc et noir, piètement métal laqué noir. Agents de maîtrise et ouvriers.

Des tables et consoles, en multipli, plaqué de « formica » blanc, gris ou noir, piétement métal. Différentes  dimensions.

La CIMT (Compagnie industrielle de matériel de transport),  ancien atelier de Jean Prouvé dont il est encore responsable  du département « bâtiment » est déjà présent sur de nombreux projets en Afrique et va produire des lits pour le projet Cansado. Environ  300 lits simples et doubles avec montants. Edités par Steph  Simon.

Une grande partie du mobilier était montée et assemblée sur place à Cansado.

 

CF. Architectures Françaises. Outre-mer. Collection Villes. Edition Mardaga. 1992.
Charlotte Perriand vol.3. Jacques Barsac. Editions Norma.